Peut-on mesurer le développement humain?


Le Rapport sur le développement humain de 1990 a eu une résonance révolutionnaire en mettant en question la croyance dominante selon laquelle le produit intérieur brut (PIB) était un moyen adéquat et suffisant pour mesurer la croissance économique, et en introduisant un nouvel Indice de Développement Humain (IDH) permettant de mesurer les progrès réalisés par les pays du monde entier en termes de développement humain.



Peut-on mesurer le développement humain?
Cet IDH met l’accent sur trois indicateurs que le Rapport de 1990 avait définis comme essentiels : l’espérance de vie à la naissance (qui mesure le niveau de santé générale d’un pays), l’éducation (à travers les taux de scolarisation et d’alphabétisation) et le revenu par habitant (à partir du PIB indexé sur le pouvoir d’achat, pour mesurer l’accès des individus aux ressources).

C’est donc un indice statistique composite. Il est établi sur la base d’une pondération égale des trois indicateurs (un tiers chacun). Son calcul aboutit à un indice compris entre 0 et 1.

Plus l’indice est proche de 1, plus le pays est considéré comme développé sur le plan humain. Le Pnud classe les pays en quatre catégories selon leur indice : de 0,9 à 1 (développement humain très élevé), de 0,8 à 0,899 (développement élevé), de 0,5 à 0,799 ((développement moyen) et de 0 à 0,499 (développement faible).
Cet instantané simple, voire simpliste, du développement humain dans le monde explique les premiers succès de l’IDH auprès du grand public.

En 1990, l’IDH pouvait représenter une avancée, dans la mesure où il incorporait d’autres critères que le seul PIB par habitant. Par sa rupture du lien jusqu’alors automatiquement établi entre le PIB par habitant et le bien-être d’une population, l’IDH a eu un impact fondamental. Il a permis de distinguer, bien que de manière rudimentaire, les pays qui, même faiblement dotés en ressources, amélioraient un tant soit peu la vie de leurs populations des pays qui n’y parvenaient pas.

Aujourd’hui toutefois, malgré les perspectives intéressantes qu’il a ouvertes et son indéniable succès – au point qu’il est devenu l’emblème de l’institution qui l’a lancé, le Pnud –, l’IDH ne suffit plus. Sa rusticité avait été identifiée dès 1990. Mais, à l’époque, le monde avait besoin de disposer d’une première mesure du développement humain ; l’IDH comportait alors plus d’avantages que d’inconvénients. Vingt ans plus tard, le monde n’est plus le même. Et l’IDH semble avoir atteint ses limites.

Les limites de l’IDH

Tout d’abord, une notion aussi complexe et multidimensionnelle que le développement humain - amalgamant réalité et perception de cette réalité - ne saurait être saisi par un seul indicateur, aussi élaboré soit-il. Les défauts de l’IDH qui découlent de sa nature même sont bien volontiers admis par le monde universitaire et par le PNUD lui-même.


1. La rigueur des sources statistiques des indicateurs de l’IDH ne peut être que sujette à caution.


L’IDH souffre en premier lieu de l’hétérogénéité - en termes de rigueur - des sources statistiques de ses indicateurs élémentaires. Ce n’est pas faire injure au PNUD que d’avancer, qu’entre le souci de la qualité des données et celui de l’élargissement de la couverture du classement, ce dernier l’emporte parfois. Le PNUD peut être amené à utiliser pour certains pays des données peu pertinentes et non comparables avec d’autres pays et ce, dans l’unique objectif de calculer l’IDH.
Si la mesure du développement humain se base en effet sur des données de la Banque Mondiale pour ce qui est du PIB, de l’UNESCO pour l’alphabétisation et la scolarisation et de la Division de la Population des Nations-Unies pour l’espérance de vie à la naissance, ces trois institutions utilisent les données statistiques nationales (elles les estiment lorsqu’il n’ y en a pas). Or le niveau de développement des systèmes statistiques reste très variable dans le monde.

Seuls 64 pays dans le monde, dont 4 pays en Afrique (Maroc, Tunisie, Afrique du Sud, Egypte) ont un système statistique qui adhère à la Norme Spéciale de Diffusion des Données (NSDD), du FMI. Sur les 118 pays qui n’ont pas le niveau statistique requis par le FMI, 67 sont pourtant classés entre le 20 et 128ème rang (le Maroc étant classé au 130ème rang par exemple). S’agissant de la comptabilité nationale, seuls 18 pays (dont le Maroc) sur 53 en Afrique ont adopté le système comptable onusien SCN93. Dans le monde arabe, seuls 6 sont dans ce cas.

La fiabilité des informations statistiques communiquées par les pays n’adhérant pas à ces normes d’excellence, coûteuses au demeurant, ne peut être que sujette à caution. Le taux d’alphabétisation peut être ainsi surestimé. Il pourrait être ajouté que certains pays n’ont pas d’intérêt politique à l’excellence statistique tant celle-ci œuvre par nature à la transparence publique.
On le voit, le classement selon l’IDH n’aurait de sens que pour des pays de capacité statistique équivalente. L’IDH a en outre le défaut de tous les agrégats puisqu’il suppose que ses composantes sont commensurables. Or, une augmentation de l'espérance de vie ne peut se substituer à une augmentation de la production marchande.

Une critique tout aussi fondamentale pourrait être adressée quant aux limites des critères d’évaluation du développement humain, le PIB au premier chef.

2. Limites du PIB comme critère de développement humain.


Economiquement, le PIB est le résultat d’une accumulation sur une longue période de capital physique et humain propre à un pays. Ainsi, en fonction de pré-acquis historique en matière de capital physique et humain ou de mannes provenant de ressources minières, un pays doté d’une faible population aura mécaniquement un PIB / habitant élevé. Le Botswana, avec 1,9 millions d’habitants, a un PIB de 13604 $ /hab., et ce grâce aux diamants. Le Qatar avec 1,1 millions d’habitants a un PIB de 74882 $/hab., grâce à la rente pétrolière. Le Gabon pourrait également être cité (PIB de 15167 $/hab. pour 1,4 millions d’habitants). L’exploration d’une rente est par conséquent valorisée dans un classement par indicateur de PIB alors que l’on sait depuis l’économiste Robert Solow que la croissance de long terme d’un pays résulte d’un processus dynamique d’apprentissages et de diffusion de ces apprentissages dans la population. Un PIB provenant d’une rente minière mal utilisée (ce qui est souvent le cas) est beaucoup moins soutenable à long terme qu’un autre PIB provenant de sources diversifiées de production.
Le PIB est également un critère de développement artificiel. Un pays améliorera son classement uniquement par l’appréciation du prix du pétrole sans pour autant que le taux de pauvreté de sa population n’ait été réduit par exemple. Il ne renseigne pas sur la répartition des richesses et sur le niveau de vie réel de la population.
Surtout, le PIB ne permet pas de saisir un pays dans sa trajectoire historico-sociale. C’est une donnée figée, statique, « décontextualisante », qui ne tenant pas compte du passé ne peut en conséquence refléter la dynamique interne d’un pays. Le stock du passé colonial, de l’héritage n’apparaissant pas dans le PIB, il n’est pas hasardeux d’avancer que la Suède sera toujours mieux classée que le Mali.

3. Limites des autres indicateurs de calcul de l’IDH

L’espérance de vie à la naissance est un indicateur important de mesure du développement humain, puisqu’il reflète globalement le niveau de santé d’une population donnée. Mais sa mesure, dépendante du système de collecte du pays, peut être entachée d’une telle incertitude qu’elle prive cet indicateur de la rigueur nécessaire. Cette incertitude devrait en tout état de cause interdire de classer des pays avec des capacités de mesure trop dissemblables. Par ailleurs, l’espérance de vie pourrait être avantageusement remplacée par l’indicateur de l’espérance de vie en bonne santé, tout aussi rigoureux mais plus satisfaisant intellectuellement.
Les niveaux de scolarisation et d’alphabétisation d’un pays sont étroitement liés à l’espérance de vie de sa population. Un paradoxe veut que l’amélioration de ce dernier indicateur se traduise par la résistance à la hausse des taux d’alphabétisation retenus également par l’IDH. A titre d’exemple, toutes choses étant égales par ailleurs, si le Maroc avait une espérance de vie limitée à 50 ans, il aurait gagné 10 points dans son alphabétisation, puisque les personnes âgées sont prépondérantes parmi la population analphabète. Ceci ne peut se déduire de la simple lecture de l’IDH.

4. Limite conceptuelle de l’IDH

La dynamique et la multidimensionnalité de pauvreté et des inégalités ne sont pas prises en compte dans le calcul de l’IDH, pas plus que ne sont discutées les disparités entre pays.
Par rapport à la vision initiale d’Amartya Sen, qui définit le développement comme processus d'expansion des libertés, l'absence de prise en compte des libertés publiques dans l'IDH est un autre défaut sérieux. Les dimensions cruciales d’autonomisation et de libertés politiques et civiques ne sont pas appréhendées, tout comme la soutenabilité et la vulnérabilité environnementales. Autant de défauts qui militent aujourd’hui pour une réforme de l’IDH.


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